Les troubadours plurilingues

Le plurilinguisme à l'honneur

Raimbaut de Vaqueiras  BNF, Manuscrits français 854.
Raimbaut de Vaqueiras 

BNF, Manuscrits français 854.

En Occident, les Troubadours ont été les premiers représentants de la fin’amor ou amour courtois et leurs chansons les premières traces écrites d’une tradition musicale  employant une langue romane. Ils trouvaient protection et soutien dans les Cours seigneuriales et leurs poèmes étaient destinés à être chantés, parfois accompagnés de danse ou de jongle. La plupart des poèmes des troubadours sont écrits en occitan, langue des seigneurs qui les protégeaient, mais on trouve un petit nombre de poèmes bilingues ou plurilingues dans lesquels le poète semble exhiber ses prouesses linguistiques. C'est le cas du Descort plurilingue, une chanson du troubadour occitan Raimbaut de Vaqueiras  (~ 1155-1207) dont  la première strophe est écrite en  occitan, la 2e en italien, la 3e en français, la 4e en gascon (seul témoignage littéraire préservé de cette langue), et la 5e en galicien-portugais. Ces 5 langues se retrouvent dans la 6e strophe. Un descort (lat. discordia ; "désaccord") est une chanson formée de cinq à dix strophes toutes différentes quant à leur longueur, leur métrique et leur mélodie. Parfois, des langues différentes peuvent être employées, par exemple comme ici, chez Raimbaut de Vaqueiras, afin d'accentuer le "désaccord".  Le troubadour marquait ainsi le "desarroi" où le plongeait une passion malheureuse comme il le dit lui-même dans la première strophe (Texte et traduction d'après Monika Edinger) :

Eras quan vey verdeyar
patz e vergiers e boscatges,
vuelh un descort comensar
d'amor, per qu'ieu vauc aratges;
q'una dona.m sol amar,
mas camjatz l'es sos coratges,
per qu'ieu fauc dezacordar
los motz e.ls sos e.ls lenguatges.

Io son quel que ben non aio
ni jamai non l'averò,
ni per april ni per maio,
si per ma donna non l'ò;
certo que en so lengaio
sa gran beutà dir non sò,
çhu fresca qe flor de glaio,
per qe no m'en partirò.

Belle douce dame chiere,
a vos mi doin e m'otroi;
je n'avrai mes joi' entiere
si je n'ai vos e vos moi.
ot estes male guerriere
si je muer per bone foi;
mes ja per nulle maniere
no.m partrai de vostre loi.

Dauna, io mi rent a bos,
coar sotz la mes bon' e bera
q'anc fos, e gaillard' e pros,
ab que no.m hossetz tan hera.
Mout abetz beras haisos
e color hresc' e noera.
Boste son, e si.bs agos
no.m destrengora hiera.

Mas tan temo vostro preito,
todo.n son escarmentado.
Por vos ei pen' e maltreito
e meo corpo lazerado:
la noit, can jatz en meu leito,
so mochas vetz resperado;
e car nonca m'aprofeito
falid' ei en mon cuidado.

Belhs Cavaliers, tant es car
lo vostr' onratz senhoratges
que cada jorno m'esglaio.
Oi me lasso que farò
si sele que j'ai plus chiere
me tue, ne sai por quoi?
Ma dauna, he que dey bos
ni peu cap santa Quitera,
mon corasso m'avetz treito
e mot gen favlan furtado.

Mais dans cette course au plurilinguisme on trouve encore un autre troubadour qui compose un poème de 8 vers en 6 langues ! : la Cobla en sis lengatges de Cerveri de Girona :

Nuncha querria eu achar
ric home con mal coraçon,
mas volria seynor trobar
que.m dones, ses demans son don ;
e voldroye touz les jors de ma vie
dames trover o pris de tota jan ;
e si femna trobava ab enjan,
pou mim cap!, io, micer, la pyllaria

L’identification de ces 6 langues annoncées dans le titre a posé quelques problèmes, mais on pense aujourd’hui qu’il s’agit du galicien-portugais (v1), du castilan (v.2), de l’occitan (v. 3,4,9,10), du français (v. 5, 6), du gascon (première partie du v. 8) et de l’italien (2e partie du v. 8).

Si de la part des Troubadours ces poèmes exigeaient la connaissance de plusieurs langues (ce qui permettait et favorisait leur itinérance de Cour en Cour en France et à l’étranger), on peut se poser la question légitime de la réception de ces poèmes plurilingues chantés face à un public qui devait tout de même jouir d’une certaine intercompréhension de langues qui étaient encore à l’époque assez proches. E. Moltó considère que "seule la provenance hétérogène du public auquel est adressée la pièce justifie ce foisonnement, cette exubérance linguistique" (Moltó 2008 :  92).

***

Nous allons commenter un poème bilingue de Raimbaut de Vaqueiras, qui nous offre par ailleurs l'un des premiers témoignages littéraires de la langue italienne : le Contrasto con la dama genovese (texte et traduction [avec une petite variation à la fin] d’après Gilda Caïti-Russo, Les troubadours et la cour des Malaspina, Montpellier, Lo gat ros, 2006).

I - Domna, tant vos ai prejada,
si·us plaz, q’amar me voillaz,
qu’eu sui vostr’endomenjaz,
car es pros et enseignada e toz bos prez autrejaz;
per que·m plai vostr’amistaz.
Car es en toz faiz cortesa,
s’es mos cors en vos fermaz
plus qu’en nulla Genoesa,
>per qu’er merces si m’amaz;
e pois serai meilz pagaz/ qe s’era mia·ill ciutaz,
ab l’aver q’es ajostaz
dels Genoes

II- Jujar, voi no sei corteso
Qe me chaideiai de ço
que niente no farò.
Ance fossi voi apeso!
Vostr’amia non serò.
Certo, ja ve scanarò,
Provenzal malaürao!
Tal enoio ve dirò:
sozo, mozo, escalvao!
Ni ja voi no amarò,
qu’eu chu bello marì ò
que voi no sei, ben lo so,
andai via, frar’en tempo
millorado!

III- Domna gent’et essernida,
gai’e pros e conoissenz,
valla·m vostre ensegnamenz,
car Jois e Jovenz vos gida,
Cortesi’e Prez e Senz
e toz bos captenemenz.
Per qu’eu·us sui fidels amaire
senes toz retenemenz,
francs, humils e merceiaire,
tant fort me destreing e·m venz
vostr’amors, qe m’es plasenz;
per que sera chausimenz,
s’eu sui vostre benvolenz
e vostr’amics.

IV- Jujar, voi semellai mato,
que cotal razon tegnei,
mal vignai e mal andei!
Non avei sen per un gato
per que trop me deschasei
que mala cosa parei;
ne no faria tal cosa,
si fossi fillo de rei.
Credì voi que sia mosa?
Mia fé, non m’averei!
Si per m’amor ve chevei,
oguano morrei de frei.
Tropo son de mala lei
li Provenzal.

V- Domna, no·m siaz tant fera,
que no·s cove ni s’eschai,
anz taing ben, si a vos plai,
que de mo sen vos enquera
e que·us am ab cor verai
e vos que·m gitetz d’esmai,
qu’eu vos sui hom e servire,
car vei e conosc e sai,
quant vostra beutat remire,
fresca cum rosa en mai,
u’el mont plus bella no·n sai;
per que·us am et amarai
e, si bona fes mi trai,
sera pechaz.

VI- Jujar, to proenzalesco,
s’eu aja gauzo de mi,
non prezo un genoì.
No t’entend plui d’un Toesco
o Sardo o Barbarì,
e ni n’ò cura de ti.
Voi t’acaveilar co mego?
Si lo sa lo meu marì,
mal plait averai con sego.
Bel messer, ver’ e’ ve dì:
non vollo questo latì,
fraello, ço ve afì:
Proenzal, va mal vestì,
largaime star!

VII- Domna, en estraing cossire
m’avez mes et en esmai;
mas enquera·us prejarai
que voillaz qu’eu vos essai,
si cum Provenzals o fai,
quant es pojatz.

VIII- Jujar, no serò con tego
pos asì te cal de mi;
meill varà, per sant Martì
s’andai a ser Opetì,
que dar v’a fors’un roncì,
car sei jujar

 

Le troubadour Raimbaut de Vaqueiras est né autour de 1155-1160 à Vacqueyras, près de Carpentras dans le Vaucluse, et il est mort peut-être en 1207 avec son seigneur le marquis Boniface I du Montferrat, lors d’une embuscade tendue par des Bulgares à Messinople en Grèce pendant la quatrième croisade. Au cours de sa vie il a alterné des séjours en Provence auprès de divers seigneurs et en Italie surtout chez Boniface de Montferrat, en Piémont, mais aussi chez les marquis de Malaspina entre Ligurie et Toscane, auxquels est rattaché le contrasto (débat) avec la dame génoise. Comme cela arrive souvent pour les textes du Moyen Âge, la date de composition n’est pas certaine et on a suggéré entre 1190-91, pendant le deuxième séjour de Raimbaut en Italie, mais il est aussi possible qu’il remonte à son premier séjour, et donc vers 1185, et que le Opetì (Obizzo) cité à la fin du texte soit le marquis Obizzo I de Malaspina (1130-1185) et non pas Obizzo II (1168-1193), qui était d’ailleurs un personnage mineur. 

Raimbaut est un troubadour innovateur dans le sens qu’à côté d’un corpus de poèmes assez typiques de la poésie lyrique troubadouresque, il a composé toute une série de textes qu’on pourrait définir expérimentaux où il rénove les formes et les contenus classiques en empruntant des aspects aux traditions d’autres pays et à d’autres langues, surtout des trouvères français, mais aussi probablement des trobadors galicien-portugais. Il ne se limite pas seulement à des emprunts concernant les genres poétiques, mais emprunte aussi les langues. C’est ainsi que son poème Eras quan vey verdejar (Maintenant que je vois devenir verts…) est écrit en cinq langues différentes : occitan, français, italien, galicien-portugais et gascon, tandis que le contrasto est bilingue : occitan (strophes I, III, V, VII) et italien, dialecte génois (strophes II, IV, VI, VIII). Évidemment ce n’est pas une vraie femme qui écrit les strophes en génois, mais le poète lui-même. Ce poème est l'un des plus anciens documents de langue littéraire italienne. 

Il met en scène un dialogue entre un poète occitan qui fait la cour à une dame génoise mariée, selon les règles de l’amour courtois occitan, qui se veut adultère. Le poète s'exprime dans les termes classiques de louange de la dame et en exagérant son attitude courtoise : elle est "noble et pleine de distinction, de joie, de vaillance et de connaissance", elle possède joie et jeunesse, courtoisie, mérite et sagesse, sa beauté est "fraîche comme une rose en mai" et c’est la "plus belle au monde".  Inspiré par ces qualités, lui sera "amant fidèle sans aucune réserve, loyal, humble et reconnaissant" et deviendra son homme-lige et son serviteur. Cependant la dame reste indifférente et répond avec mépris (et avec des termes rustres) au poète. Au contraire des dames typiques de la tradition courtoise, elle est contente de son mari et de la vie aisée qu’elle mène. Lui, le poète, qu’elle considère comme un simple jongleur et le répète au début de chaque strophe, ne pourrait jamais lui offrir le même niveau de vie. À la fin du poème le troubadour glisse aussi ouvertement vers l’allusion sexuelle quand il lui dit qu’elle n’a pas encore vu un provençal "monté". Ce à quoi la dame répond qu'il ne mérite que de pouvoir monter un vieux cheval, une rosse, car il n’est qu’un jongleur... Ce texte, assez amusant, crée un contraste sur plusieurs niveaux, bien sûr au niveau linguistique, mais aussi au niveau idéologique entre le troubadour-jongleur et le monde des cours féodales et de la courtoisie et la ville de Gênes, ville marchande et riche, incarnée par la dame.

En choisissant le genre du contrasto entre un homme et une femme, Raimbaut a peut-être voulu s'inscrire dans la tradition littéraire italienne naissante. Le contrasto d’un côté ressemble au genre de la pastourelle, où un chevalier essaie de séduire une gardienne de moutons, qui le refuse avec plus ou moins de succès. Ici on pourrait parler d’une pastourelle urbaine, car on ne se trouve pas dans un cadre rural mais dans une grande ville. D’autre côté, parmi les premiers textes lyriques italiens on trouve une série d’exemples de contrasto, qui font penser à une tradition propre.

Les études les plus récentes montrent que son contrasto est une parodie littéraire et inguistique. Cela veut dire qu’on ne peut pas prendre son poème comme un exemple de la variété linguistique de Gênes de la fin du XIIe siècle. Par ailleurs, à l’époque il n’y avait pas encore de textes provenant de la région de Gênes : Dante, dans De vulgari eloquentia n’en donne aucun exemple. Raimbaut devait donc inventer les formes. Par exemple on peut noter les formes corteso (v. 15), enoio (v. 22), oguano (v. 54) et gauzo (v. 72), qui semblent de l’occitan italianisé en ajoutant un –o, tout comme les Italiens aujourd’hui imitent la façon de parler espagnol en ajoutant un –s à la fin des mots (il ne faut pas oublier aussi que ce texte a été copié surtout par des copistes d’origine italienne, mais pas génois, ce qui peut avoir modifié le texte originel de Raimbaut).

Dans la strophe VI on trouve des curieuses allusions à l'intercompréhension entre différentes langues : la génoise dit (vv. 74-75) qu’elle ne comprend pas le provençal du poète, pas plus que s’il était "un Allemand, un Sarde, ou un Berbère" (ceci dit, il est évident que la dame comprend la langue du poète car elle lui répond). Mais concernant les langues citées, si l’allemand et le berbère ne sont pas des langues proches du génois, le sarde appartient bien au groupe italo-roman. Cependant, il s’agit d’une langue assez différente par rapport à l’italien et à ses dialectes, qui pourrait en effet sembler étrangère, comme le dit Dante dans De vulgari eloquentia (i, 12, 7) :

Sardos etiam, qui non Latii sunt sed Latiis associandi videntur, eiciamus, quoniam soli sine proprio vulgari esse videntur, gramaticam tanquam simie homines imitantes : nam dominus nova et domus meus locuntur.

Effectivement le sarde contient des traits très conservateurs que Dante reconnaît, mais il pense à une imitation grotesque du latin de la part d’une population qui n’a pas de langue propre.

 

Pour écouter le Descort plurilingue  et un extrait del Contrasto con la dama genovese  reproduits ci-dessus :